« Le niveau des jeunes n'est plus ce qu'il était »

Vendredi 10 février 2017

Difficultés de recrutement, niveau sportif déplorable, salaire, Dingo... sensibles dans la Lëtzebuerger Arméi. Un militaire a accepté de livrer son regard, anonymement, sur ces sujets souvent par des responsables de l'armée et de la Défense. 

Ce n'est pas un secret, l'armée luxembourgeoise peine à recruter. Mais les té- moignages directs sur ces difficultés ont souvent du mal à franchir l'enceinte de la caserne de Diekirch. De leur côté, le colonel Alain Duschène, chef d'état-major adjoint de l'armée, et le directeur de la Défense, Patrick Heck, rappellent que l'armée, en pleine métamorphose, «fait de gros efforts» pour faire entrer des recrues dans ses rangs. 

«Les jeunes sont trop relax» 

LE MILITAIRE : «De nos jours, les gens sont de moins en moins sportifs. Les jeunes n'arrivent plus à marcher cinq heures d'affilée. Déjà en primaire et secondaire, ils sont affaiblis, les pro- fesseurs de sport ne donnent plus un niveau de base. C'est un problème de société, qui ne touche pas que le Luxembourg. Des collègues belges m'ont dit la même chose, les jeunes sont trop mauvais au niveau sportif, et trop relax, ils ne veulent pas travailler, ils disent que de toute façon, papa et maman paient, donc pas besoin de faire des efforts.» 

COLONEL DUSCHÈNE : «Effectivement, le niveau sportif des jeunes n'est plus ce qu'il était dans le temps. C'est un vrai problème de société. Les jeunes qui passent leur temps à jouer aux jeux vidéo ont un problème pour faire du sport. Nous, on essaie de réagir au mieux à ce problème. On a adapté notre formation de base, en introduisant une certaine progressivité pour que les jeunes aient le temps d'atteindre le niveau souhaité. On a d'ailleurs fait réaliser une étude par le Luxembourg Institute of Health, qui a confirmé qu'on était sur la bonne voie avec cette méthode.» 

PATRICK HECK : «D'abord, je fais remarquer que ce n'est pas propre au Luxem- bourg. Tout comme ce n'est pas propre à l'armée, ce problème existe à la police, à la douane, dans beaucoup de secteurs. Après, il est normal qu'on exige un certain niveau. On ne peut pas tirer le niveau vers le bas, on doit être exigeant, car la sécurité du soldat dépend de sa condition physique.» 

Des tests d'entrée «très faciles», et pourtant... 

LE MILITAIRE : «Les tests théoriques d'entrée dans l'armée sont faits pour des gens qui sortent du primaire, genre des superlatifs en allemand, des additions et des soustractions... Bref, il n'y a pas d'excuse à y échouer. Pour les tests sportifs, il y a de la course, du saut en longueur, des pompes... Ceux qui échouent, il faut vraiment qu'ils n'aient jamais fait de sport de leur vie. Pourtant, j'ai déjà vu des jeunes qui abandonnent dès l'échauffement. Ils disaient : "J'arrête, c'est trop." Quand on entend les anciens parler, ils disent qu'à leur époque personne ne ratait les tests, car ça signifiait vraiment un manque de volonté. Aujourd'hui, s'il échoue, le jeune se dit : "C'est pas grave, je tenterai autre chose." À noter quand même que les femmes sont souvent plus motivées, car elles doivent davantage s'imposer dans ce monde très masculin. 

Après avoir passé ces tests, il y a des examens médicaux et de motivation. Car l'armée fournit la gratuité médicale, donc ils doivent être sûrs qu'ils ne laissent pas entrer quelqu'un avec un gros problème médical qui leur coûterait des milliers d'euros, ce qui évidemment se comprend. Durant l'entretien de motivation, on voit que certains ont des problèmes scolaires ou sociaux, comme un casier judiciaire. J'ai même vu quelqu'un qui ne voulait absolument pas rester à la maison avec sa femme, et qui a choisi l'armée pour ça!» 

PATRICK HECK : «Premièrement, on a vraiment fait de gros efforts pour que les gens réussissent aux examens. On a notamment mis en place le système Copral (lire par ailleurs), dont les résultats sont déjà très positifs. Deuxièmement, le but des tests n'est pas de voir si les gens sont "débiles", comme il semble le dire. Il s'agit juste du système étatique : quand on veut rejoindre la fonction publique, on passe des tests écrits et oraux appropriés au niveau d'études qu'on recherche. En l'occurrence, les tests théoriques correspondent à un niveau de 7e (1re année de lycée) et de 9e. Donc si maintenant quelqu'un arrive avec un niveau de 13e, il trouvera ça facile, effectivement.» 

Les chiffres

Effectif et budget

Le 2 février, le personnel de l'armée était composé comme suit : 72 officiers de carrière, 8 officiers commissionnés, 167 sous-officiers et 53 sous-officiers de la musique militaire, 42 caporaux, 515 soldats volontaires, dont 90 soldats volon- taires IB (instruction de base) et 138 civils, soit un effectif réel de 996 per- sonnes. Le budget de l'armée pour 2017 est de 80 959 170 euros. 

Salaire

La solde des soldats se décompose comme suit : Soldat (Sdt) : 1 684 euros (net). Soldat 1re classe (Sdt1Cl) : 1 789 euros. Soldat-chef (SdtCh) : 1 976 euros. Premier soldat-chef (1SdtCh) : 2 200 euros. À ces soldes s'ajoute une prime UDO (unités de disponibilité opérationnelle) de 362 euros. Les UDO sont constituées après l'instruction de base. Les soldats volontaires peuvent décliner leur intégration dans une UDO. En mission de maintien de la paix, les soldes équivalent à : Sdt : 2 807 euros, Sdt1Cl : 2 911 euros, SdtCh : 3 098 euros, 1SdtCh : 3 322 euros. De plus, les soldats touchent une prime «maintien de la paix» à hauteur de 1 890 euros (par mois en mission). À la fin de leur service : Une prime de démobilisation de 203,5 euros par mois est versée. 

Difficile de rentrer dans le rang 

LE MILITAIRE : «Cela devient difficile d'avoir de bonnes recrues. Il y a toujours des gens qui sont bien éduqués, de la vieille école dira-t-on, mais parmi ceux qui réussissent les tests, il existe aussi une partie qui ne fait pas l'affaire. Et l'armée doit se battre avec des recrues nonchalantes, qui passent leurs journées à l'infirmerie, qui s'inventent des maladies, qui ne veulent pas partir en mission... Ils sont tellement habitués à faire ce qu'ils veulent à la maison qu'ils s'incrustent dans l'armée et ils profitent, comme des parasites. Ce n'est pas une généralité bien sûr, mais ça existe. Dans ce cas-là, l'armée les prévient qu'ils ne sont pas sur la bonne voie. Et heureusement, certains se rendent compte qu'il faut évoluer, se disent : "mince, mes supérieurs se rendent compte que je me fous de leur poire, donc je vais leur montrer que je peux m'améliorer".» 

COLONEL DUSCHÈNE : «Effectivement, ce n'est pas propre à l'armée, partout il y a des gens qui essaient de profiter du système. Donc si on détecte des gens comme ça, on les convoque pour leur rappeler que ce n'est pas ce qu'on attend d'un militaire, et on essaie de le mettre sur la bonne voie. Si la personne ne fait pas son travail journalier de façon satisfaisante, fait des absences illicites, il faut rompre le contrat. Ça arrive rarement, une poignée de cas par an.» 

PATRICK HECK : «La réalité, effectivement, c'est que lorsqu'on a vécu 17 ou 18 ans dans le civil, et qu'on entre dans l'armée, un système avec des règles de vivre ensemble, d'hygiène... des règles qui peuvent devenir vitales en opération, cela peut être difficile à respecter pour certains.» 

Dingo : «Ce ne sont pas des épaves!» 

LE MILITAIRE : «Il y a un vrai problème avec les Dingo. Ces véhicules sont très à la pointe, et blindés, donc ils protègent très bien le personnel. Mais le Dingo est aussi trop sophistiqué pour le type de travail qu'accomplit l'armée. La formation des soldats pour utiliser ces véhicules est très longue, et quand ils maîtrisent enfin suffisamment le véhicule, il est temps pour eux de faire autre chose, comme partir au service reconversion de l'armée. En plus, le Luxembourg en avait commandé une cinquantaine, mais il en reste peut-être une vingtaine qui sont encore opérationnels, les autres sont cassés, ont des problèmes. Ils coûtent près de 2 millions pièce, donc grosse facture, et sont utilisés au quotidien. On aurait préféré des véhicules moins lourds, plus petits et pratiques pour effectuer nos missions.» 

COLONEL DUSCHÈNE : «Quand il a été décidé d'acheter ce type de véhicule, le but mis en avant était la protection optimale des gens à l'intérieur du véhicule. Et on a pu le vérifier en mission, comme en Afghanistan, les gens à l'intérieur d'un Dingo étaient très bien protégés, même lorsqu'ils roulaient sur des mines. Un autre but est l'interopérabilité avec les armées voisines. Les Allemands, les Belges ont le même type de véhicule, donc on peut mieux s'intégrer dans leur détachement. Ce véhicule est sophistiqué, oui. Au début, c'était difficile de prendre ces véhicules en main, car ils ont des composantes électroniques bien plus sophistiquées qu'un Hummer, avec des radars, des radios, etc. Mais finalement, nos jeunes soldats ont appris vite à l'intégrer. Peut-être aussi parce qu'ils sont plus habitués aux nouvelles technologies que les anciens.»

«Le Luxembourg en a commandé 48 exactement. Mais c'est faux de dire qu'une trentaine sont cassés ou ont des problèmes! En 2016, on avait 32 véhicules pleinement opérationnels. Quant aux autres, trois véhicules sont effectivement inopérationnels, les 13 autres ne sont que partiellement inopérationnels à savoir que certaines composantes sont hors service, c'est-à-dire que le véhicule en tant que tel est encore utilisable, et peut servir à l'entraînement mais n'est pas envoyé en opération.» 

«Une revendication vieille comme le monde» 

LE MILITAIRE : «En tant que soldat, ton salaire commence à 1 600 euros net environ. Cela peut monter à plus de 2 000 euros à la fin de ta carrière de soldat volontaire, hors primes. Donc si on nous compare à d'autres armées, le soldat luxembourgeois est extrê- mement bien payé. C'est pour cela qu'on voit autant de soldats belges dans notre armée, par exemple. Mais par rapport au niveau de vie au Luxembourg, le salaire n'est pas si attractif. Le budget de l'armée ne représente que 0,4 % du PIB, ce qui est peu, comparé à d'autres armées. Il faudrait investir plus, et mieux, notamment dans la paie des soldats et militaires de carrière, avec de meilleures primes. Ça motiverait davantage les gens à s'engager. Car l'armée a du mal à recruter, mais aussi à empêcher les gens de partir. Je connais des militaires qui aiment l'armée, mais qui sont prêts à partir, car ils voudraient avoir un meilleur traitement.» 

COLONEL DUSCHÈNE : Le salaire est tout aussi at- tractif qu'ailleurs dans la fonction publique. Après, il faut comprendre que les soldats volontaires sont, en quelque sorte, en stage, pour se préparer à leur vie future. Donc c'est normal que les salaires ne soient pas exorbitants. Si par la suite, on devient militaire de carrière et qu'on prend du galon, le salaire grimpe, et un militaire de niveau universitaire gagnera autant qu'un universitaire dans l'administration. Avoir de meilleures primes et un meilleur salaire, c'est une revendication vieille comme le monde, mais je ne crois pas que ce soit une demande forte dans l'armée. Et puis, il faut rester réaliste, on ne peut pas doubler la solde. 

PATRICK HECK : Le sujet fait débat à chaque fois. Dans le passé, quand on a introduit certaines primes, on n'a pas vu pour autant une explosion du recrutement. Ce qui peut attirer les candidats, je dirais, c'est la solde, la vocation militaire mais de moins de moins, et puis les perspectives de carrière. Car l'armée fait un super boulot dans la phase de reconversion pour placer les soldats soit dans la fonction publique, paraétatique, ou privée. Je crois qu'il y a plusieurs motivations des jeunes pour rejoindre l'armée, mais le fond du problème c'est que le réservoir de candidats est limité au Luxembourg. Quant au fait qu'il y ait des soldats étrangers dans l'armée, c'est simplement un miroir de la société luxembourgeoise, qui est une société ouverte. Donc c'est l'armée européenne avant l'heure, en quelque sorte. 

 

Combien de soldats manque-t-il?

«Question épineuse», nous répond le colonel Alain Duschène : «On ne peut pas donner un nombre exact (de l'effectif manquant dans l'armée), car la charge de travail évolue dans le temps et en fonction des évolutions géopolitiques, qui sont d'ailleurs de plus en plus rapides et profondes.» Mais «il est constant d'observer que nous manquons de personnel dans toutes les catégories de personnels militaires. C'est pourquoi nous avons mis sur pied le bureau d'information de l'armée et le cours Copral (lire par ailleurs)». À cela s'ajoute le fait que «le remplacement des personnels civils partant en retraite s'avère également difficile, car le nombre de personnels civils réussissant l'examen centralisé est trop peu suffisant à mes yeux pour pourvoir tous les postes».

 

Copral : en avant, ça marche! 

L'armée luxembourgeoise a lancé en septembre dernier le «Copral». Ce cours préparatoire à l'armée luxembourgeoise, dis pensé au lycée technique d'Ettelbruck, prépare les jeunes âgés entre 17 et 24 ans aux tests écrits et physiques pour accéder à la carrière de soldat volontaire. « Et les premiers résultats sont très encourageants », se réjouit le colonel Alain Du schène (photo). «On a pu constater qu'une dizaine de candidats, bien qu'ils n'aient fait qu'un semestre sur les deux prévus, se sont déjà présentés aux tests et que 80 % les ont réussis, alors qu'en général c'est plutôt50 %. Et avec ces candidats, qui ont été incorporés il y a près d'un mois, on voit qu'ils ont déjà été sensibilisés à l'armée, car ils sont un peu les meneurs au sein des nouvelles recrues.»Donc le Copral a deux avantages : «Les jeunes réussissent mieux les tests, et ils tirent les autres vers le haut dans l'instruction de base. Maintenant, ce n'est qu'une première expérience, il est encore tôt pour faire des généralités, mais c'est clairement encourageant», insiste-t-il. 

 

Réforme en cours

La dernière réforme de l'armée remonte à 2007. «Depuis, on a constaté un besoin de remettre à jour la loi-cadre», constate Patrick Heck (photo ci-dessous). Les raisons sont multiples. «Premièrement, il y a l'évolution de l'armée elle-même, avec une plus grande technicité du métier, la prise de conscience qu'il faut introduire des carrières différentes et d'autres aspects statutaires à mettre à jour.» «Deuxièmement, rechercher l'organisation interne de l'armée la plus optimale, bref, faire au mieux avec l'effectif à notre disposition. Un nouvel organigramme a donc déjà été décidé en 

septembre.» «Troisièmement, l'évolution de notre politique de défense, qui dépend du contexte international, notamment de la politique de défense de l'OTAN et de l'UE. On va voir comment cela va évoluer avec le nouveau président américain (Donald Trump a jugé l'OTAN «obsolète» et souhaite une réduction de la contribution américaine). On a plein d'hypothèses, on a plein de craintes, mais honnêtement, aujourd'hui, on ne sait pas, on attend les prochains rendez-vous internationaux.

 Il pourrait y avoir notamment un minisommet de l'OTAN.» «Dernier élément, l'effort de défense. L'ambition de ce gouvernement est d'atteindre en 2020 un budget défense qui représente 0,6 % du PIB (il est actuellement à près de 0,5 %), ce qui reste un grand effort, même si on reste un des derniers de la classe en Europe. Il faut donc préciser cet effort, voir à quoi il servira concrètement, quelles seront les retombées pour le pays…» C'est pour quand ?

«On espère pouvoir conclure la loi-cadre à la prochaine trêve estivale, même si la réforme statutaire est toujours compliquée. Quant à la politique de défense, on pense pouvoir publier ses lignes directrices, donc un minilivre blanc, fin mars, dans lequel on insistera sur le contexte, la politique de défense et comment on va construire notre effort de défense», conclut-il.


Textes : Romain Van Dyck - Photos : Archives LQ AFP

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