40 ans de logistique militaire et judiciaire

Samedi 13 juillet 2019

Le projet n’avait pas vocation à durer. Warehouses Services Agency (WSA) avait été mise sur pied en janvier 1979, avec un but avant tout social: réaffecter rapidement les salariés de l’industrie, qui avaient été licenciés pour cause de crise sidérurgique et automobile. À l’époque, les géants industriels et chimiques touchés de plein fouet, comme l’Arbed, General Motors et Monsanto, enchaînent en effet les plans sociaux.

Le gouvernement cherche alors des solutions pour absorber ce surplus de main-d'œuvre désormais sur le carreau. Justement, l’armée de terre américaine a besoin de terrains et de hangars pour son matériel de réserve.

Les Américains en force

En décembre 1978, le Luxembourg et les États-Unis signent ainsi un mémoire d’entente, qui marque trois semaines plus tard la création de WSA. Ses missions? Le stockage et la maintenance d’infrastructures, d’équipements et de matériels militaires. Pour sa part, le Grand-Duché met les terrains de Bettembourg et de Dudelange à disposition de la sàrl. Il prend également 75 % du capital social de la société, environ un million d’euros actuels, via la Société nationale de crédit et d'investissement au Luxembourg (SNCI), un établissement bancaire de droit public chargé du financement à moyen et long termes des entreprises luxembourgeoises. L'Arbed, devenue entretemps ArcelorMittal, apporte elle les 25 % restants.

Dans la foulée, en février 1979, un contrat d'approvisionnement de fournitures, de services et de matériel est signé avec l'US Army. Sept mois plus tard, les premiers véhicules, tentes et matériels de génie civil arrivent dans les halles du site. Les ex-Arbed, Monsanto et General Motors composeront eux l’essentiel des 800 salariés repris par WSA. Déjà, le client américain réclame plus de surface: en janvier 1983, l'État luxembourgeois lui affecte donc une parcelle de 38 hectares au lieu-dit Uerschterhaff à Sanem. Construit selon les critères de l'OTAN, le site devient opérationnel dix mois plus tard avec un premier hangar qui sort de terre.

Face à une demande croissante de la part d'autorités militaires et judiciaires, le pôle logistique ouvre ses portes tour à tour à l’Armée de l'air américaine en Europe (USAFE, 1995), à l'Armée de terre grand-ducale (1996), et au ministère de la Justice (1997).

En moins de deux décennies, l’activité de la sàrl s'est ainsi pérennisée; elle semble même promise à de beaux jours. C’est toutefois compter sans le retrait des troupes américaines d'Europe, début des années 2000, qui remet en question la survie du projet.

La chute du Mur de Berlin (novembre 1989), et la fin du Pacte de Varsovie (juillet 1991) poussent en effet le département US de la Défense à fermer ses bases, principalement en Allemagne. Son armée de terre quitte Bettembourg-Dudelange en mars 2006, mettant sur la sellette plus de 200 emplois.

Les militaires luxembourgeois arrivent alors à la rescousse et proposent d'accroître leur capacité de stockage. Ainsi que la justice, qui y loue un second hangar pour sa fourrière judiciaire.

Inventaire à la Prévert

Depuis, WSA a su rebondir et se restructurer. En 2013, elle transfère son siège social à Sanem. En juin 2015, elle quitte définitivement le site de Bettembourg-Dudelange: repris par l'État luxembourgeois, celui-ci héberge l'activité logistique d'Euro Hub. Tandis que l'armée luxembourgeoise déserte le sud du pays, et se replie dans le centre militaire de Diekirch. Aujourd'hui, l'agence continue à assurer des services logistiques, de maintenance d'équipements civils et militaires à Uerschterhaff.

Pour sa principale cliente, l'USAFE, dont le quartier général est basé à Ramstein (Allemagne), elle effectue l'entreposage, la sécurisation, la réparation, l'entretien et la maintenance du matériel de guerre utilisé lors de ses déploiements en Europe. Véritable inventaire à la Prévert, le stock géré comprend tout ce dont un contingent a besoin pour la construction, le fonctionnement et la vie au quotidien d'un aéroport militaire, et de ses troupes stationnées sur place: de la petite cuillère pour tourner le café le matin, aux véhicules de pompier et ambulanciers – en passant par les camions citernes chargés de kérosène, les dégivreuses pour avions, ou encore les humers blindés – jusqu’aux containers et tentes pour l'hébergement des soldats. Sans oublier les machines et engins de génie civil requis pour la construction et l'équipement des infrastructures aéroportuaires.

Dans ses deux hangars dédiés, la fourrière judiciaire regorge elle aussi d'objets tout aussi hétéroclites qu’inattendus: mobiliers complets de salon ou de cuisine, avions de ligne – tel le Fokker 50 de Luxair, qui s'est écrasé entre Niederanven et Roodt-sur-Syre en novembre 2002 – pneus, documents, drogue... Soit environ 2.600 pièces à conviction en lien avec une activité criminelle, saisies le temps d'effectuer les expertises et de boucler les enquêtes judiciaires en cours.

Pas d'armes

Quelque 800 véhicules y sont également entreposés: réquisitionnés après un accident ou un délit de grande vitesse, ceux encore en état de rouler seront, une fois l'investigation terminée, alors vendus aux enchères à main levée, par l'administration de l’Enregistrement. WSA ne stocke toutefois pas d'armes: le ministre de la Défense François Bausch (Déi Gréng) l'a rappelé en avril dernier, dans une réponse parlementaire: «le Mémoire d'entente signé en 1978 entre les États-Unis et le Luxembourg exclut explicitement le stockage de munitions», avait-il ainsi répété aux députés de l'opposition. «La question du stockage d'armes nucléaires ou de pièces utilisées dans le déploiement d'armes nucléaires ne se pose donc pas.»

Pour son fonctionnement, WSA emploie 181 salariés dont 17 en CDD. Parmi eux des manutentionnaires, chargés du stockage et du retrait de matériel, ainsi que des ouvriers qualifiés, pour la maintenance et le test des équipements (machines à cafés, lave-linge, lave-vaisselle…) ou des installations (tentes).

Son atelier mécanique compte également des mécaniciens, des électriciens, des électroniciens et des mécatroniciens, qui travaillent sur les matériels roulants et sur les véhicules de toutes sortes et de toutes marques, certains ayant plus de 20 ans d’âge.

Dans sa menuiserie, une équipe d'artisans assure la confection et la réparation du matériel en bois, comme les caisses destinées au stockage et au transport des équipements. Pour le transport, un bureau dédié s'occupe des formalités et prépare tous les papiers destinés à l’acheminement du matériel, qui s'effectue par camions civils uniquement, entre le site du WSA et la destination fixée par le client.

Des ingénieurs, des personnels administratifs et du service achats ou encore des agents de sécurité complètent le staff. Essentiellement de nationalité luxembourgeoise, ils bénéficient tous du «NATO secret clearance», un certificat de confidentialité émis par l’OTAN, qui autorise l'accès du personnel à des informations classifiées.

«Avantage compétitif unique»

Actuellement, la zone de 38 hectares comprend 17 hangars: hormis les deux requis par la justice, ils sont tous dédiés aux armées américaine et luxembourgeoise. Certains sont spécialement équipés: 15 sont ainsi maintenus à des taux d'humidité contrôlés d'environ 50 %, pour le stockage des joints notamment; un autre reste chauffé en permanence. Destiné naguère à conserver les rations des soldats, il héberge désormais tous les camions de pompier et les dégivreuses mobiles pour avion, dont l'eau restée dans les cuves risque de geler. Un troisième est ventilé, afin de stocker les camions citernes transportant le kérosène.

En 2018, la sàrl a enregistré un chiffre d'affaires de 18 millions d’euros, et a dégagé un dividende de 75.000 euros. La SNCI a de son côté empoché 52.500 euros de revenus de participation en 2017, selon son rapport d’activités. Pour sa part, ArcelorMittal «n’a aucun intérêt financier autre que cette participation symbolique», précise Pascal Moisy, le Media Relations Manager Luxembourg du sidérurgiste. «Le groupe ne réalise pas de transactions commerciales avec WSA et ne touche pas de dividendes».

40 ans après ses débuts, le carnet de commandes 2020 de WSA se remplit déjà. Sa direction envisage même d’accroître ses activités et de recruter. «Actuellement, les prévisions sont plus que bonnes», affirme Laurent Bodson, le General Manager de la société. «Les Américains sont très contents de nos prestations et de notre confidentialité. Tandis que la police a besoin de plus de surface de stockage pour sa fourrière judiciaire».

«Durant toutes ces années, WSA a su démontrer qu’elle disposait de compétences spécifiques dans la gestion et la maintenance de matériels eux aussi spécifiques», ajoute Olegario Rivero, le deputy General Manager de la sàrl. «Notre expertise est également très recherchée et peut nous assurer dans les années à venir un avantage compétitif unique».

Par Marc Auxenfants(Wort)

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